Yohan Funcken

Latrecey

Eleveur

Yohann et le vivant, histoire d’une triple généalogie :

 familiale , animale et entrepreneuriale

 « Y sont tous pas d’ci !»

Yohann, 33 ans est le petit- fils, côté paternel, de Pierre et Théo (Théodorine), paysans émigrés hollandais et arrière petit – fils, côté maternel, d’arrières grands parents polonais ( prénom ?). Ils ont fait leur cette terre. Yohann ne connaît ni la Pologne, ni les Pays bas, il est d’ici, de Latrecey.  Sans le revendiquer, car tout cela est en lui, dans ses gènes , il est le  descendant d’hommes et de femmes qui lui ont  laissé en héritage, le désir de prendre des risques, de rompre avec la fatalité, de faire le choix de la différence, de maitriser leur destin. En perpétuelle quête d’évolution et n’en déplaise à sa modestie, il s’inscrit dans la lignée des pionniers.

Et comme par hasard, mais étrange coïncidence, Yohann, a fait le choix d’être éleveur de vaches Brunes (vaches originaires de Suisse) et d’inscrire son cheptel dans une lignée d’excellence. D’ailleurs Fiona et Divine, filles de Scarlette ont déjà  gagné des concours. Brunes, dociles, calmes, solides sur leurs pattes, rustiques dans leur robe de couleur taupe…ce sont des vaches laitières de sélection.

 

La passion du vivant et des Brunes

Muni de deux BTS (Technologie de production végétale et céréalière à Dijon  et Génie des équipements agricoles à Montargis), Yohann tout en participant aux travaux de la ferme comme il le fait depuis sa plus tendre enfance, rentre chez un concessionnaire de matériel agricole et exécute des travaux administratifs qui le « gavent » et l’égarent. Changement de cap, en 2006 il retourne à la ferme en tant que salarié agricole et devient ensuite associé du Gaec familial en 2011.

Yohann explique alors son choix de rompre avec le végétal et de travailler avec et sur le vivant (même si le végétal est une forme de vivant) : «  le travail sur les gros engins agricoles est vite lassant. Le végétal ne me  parle pas, pour moi c’est froid. J’ai donc décidé de m’occuper du troupeau ou plutôt de chacune des vaches qui le compose. Le contact avec les animaux est immédiat, un échange s’instaure qui  apporte un bien réciproque, surtout lors de l’approche des soins. Les animaux rendent l’attention que tu leur portes. De plus les «  Brunes » sont curieuses, ludiques,  attachantes. Elles ont chacune une morphologie particulière et une personnalité propre » .Bref Yohann chope le virus de l’élevage qui ne le quitte plus. « Mon père m’a alors laissé prendre des responsabilités. En 2006 j’ai fait le 1 er concours au salon de l’Agriculture et me suis pris au jeu de l’excellence. En élevage on connaît chaque famille, chaque lignée. On garde une mémoire de la généalogie. Par exemple, Germine et Banette (toujours un peu distante !) sont promises à une belle longévité, même si elles ne font pas les podiums, par contre Hanna et Fiona ont des qualités séduisantes et sont de vraies bêtes à concours, quant à Laurentine , on attend, car elle n’a pas encore vêlé. Mon rôle est d’assurer leur bien être pour qu’elles aient une belle longévité et une belle descendance ».

Gérer une entreprise agricole : un combat de tous les jours

Etre passionné par la terre et l’élevage, y puiser une forme de liberté sont les seules raisons qui peuvent expliquer l’endurance des agriculteurs  face aux difficultés et crises successives qu’ils vivent. Yohann n’échappe pas aux lois d’airains du marché et n’hésite pas à se qualifier « de culs terreux du moyen âge, en situation de servage face aux nouveaux seigneurs de la filière agro-alimentaire ». Il explique : « On veut vivre de notre travail et arrêter de travailler pour les autres.  Nos exploitations font vivre 8 à 9 personnes en amont (production alimentaire animale, semences, produits phyto sanitaires…) et en aval (transport, transformation, distribution…). On tire à peine assez de revenus pour nous en sortir. Le prix de vente à la production du  lait n’a pas changé depuis 30 ans alors même que nos charges ne cessent d’augmenter sous l’effet cumulé de plusieurs facteurs tant structurels que conjoncturels.

On nous a poussés à intensifier la production laitière en ayant recours à des aliments industriels de plus en plus coûteux ; les frais de soins vétérinaires ne cessent d’augmenter ;  les investissements improductifs de mise aux normes, certes justifiés par la recherche du bien-être animal et les exigences de vielle sanitaire, sont considérables et permanents. Enfin,  sous prétexte de nous positionner sur les marchés mondiaux,  prétendument juteux (la Chine qui stagne et le marché russe qui depuis est sous embargo),   on a dérégulé le marché d’un produit hautement périssable en supprimant les quotas laitiers qui corrélaient l’offre à la demande, qui de plus est sans faire la percée internationale attendue.

On est aussi confronté à un cumul d’imprévisibilités : celle des cours des matières premières et du lait , celle des variations climatiques de plus en plus perturbantes et celle des bêtes exposées à des maladies comme peuvent l’être les humains.

Bref on travaille le nez rivé sur la météo et les cours alors même que les prévisionnistes et les économistes des marchés sont dépassés »

Enfin en Haute marne se superpose à la « diagonale du vide » (faiblesse  démographique et faiblesse de la consommation locale) la carte des « zones agricoles intermédiaires » ayant une moins bonne  productivité du fait du sol et du climat. Dans ces zones, les exploitations tirent une grande partie de leur revenu des aides directes et des mesures agro-environnementales ce qui les rend encore plus  sensibles aux modifications de la politique agricole. 

Au final le modèle de l’agriculture conventionnelle n’est plus viable.

Vers un nouveau modèle de performance : celui de la qualité

L’analyse que fait Yohann le conduit à  « changer de modèle en amorçant une transition douce vers le Bio , c’est-à-dire produire moins et mieux en termes de qualité de produit , de soins animaux et de revenu final ». Si pour l’heure la vente directe de produits laitiers transformés localement n’est pas envisageable en raison de l’absence d’un seuil de consommateurs suffisant, la collecte de lait bio est praticable. Fini le recours au maïs ensilé, aux tourteaux de colza ; retour aux prairies de trèfles, ray grass, luzerne. La productivité sera sans doute moindre, mais les bêtes seront moins poussées et sollicitées sur leur capacité de production  et au final le lait sera de meilleure qualité. Il s’agit pour Yohann de retrouver de l’autonomie et des marges de manœuvre. Dans un premier temps, une partie des terres va être convertie en bio, avec l’avantage de rompre avec l’usage de produits chimiques dont le danger est avéré. Et puis le bio ne changera pas radicalement  sa façon d’élever ses vaches puisqu’elles sont déjà sur litières de paille et sortent au pré !!!

Yohann regarde Emy, sa compagne et artiste qui est à ses côtés. Son nouveau projet d’entreprise est une évidence comme l’a été son désir de  vivre avec elle parce qu’elle est différente des autres. Sa différence ? celle de saisir l’étrangeté de  l’animalité, la rudesse de ce milieu et de les traduire artistiquement. Ils ont tous deux en commun l’art de rompre avec le conventionnel et les idées reçues.

 

 

Arbre généalogique

La saga d’une famille et de son entreprise ou l’histoire d’une évolution continue

(en cours)

Généalogie de Scarlett

(en cours)

Vache Brune

La race Brune, originaire de Suisse, d’où le nom de Brune des Alpes qu’elle a longtemps porté est sans doute l’une des plus anciennes races du monde, apparue bien avant que l’homme ne songe à faire du fromage. Son lait très riche en protéines est tout à fait adapté à une production de fromages de qualité. Le lait de Brune contribue fortement à la renommée des fromages AOC (Langres, Chaource, Epoisses) et représente près des 2/3 du lait transformé en AOC Epoisses en Côte d’Or. Avec 64 % de la population possédant le variant B de la Kappa-Caséine, elle se place parmi les meilleures races fromagères. Par ailleurs, son excellente morphologie lui confère une grande facilité de vêlage, des membres solides ainsi qu’une longévité optimale. La Brune compte deux berceaux, le Pays de Châtillon sur Seine (Côte d’Or mais aussi Haute Marne) et le sud du Massif Central (Aveyron-Lozère).  Enfin pour rappel  la France,  est la deuxième laiterie européenne  après l’Allemagne, et compte 220 000 emplois directs en production.

Encart 4 : Le suicide chez les agriculteurs (source INVS)

Le suicide est 3ème cause de décès chez les agriculteurs exploitants (après le cancer et les maladies cardio-vasculaires).

Entre 2007 et 2009 on dénombrait 417 suicides chez les hommes (respectivement 130, 146 et 141 en 2007, 2008 et 2009) et 68 chez les femmes (19, 27 et 22 en 2007, 2008 et 2009). La pendaison concerne 61 % des cas chez les hommes et 54 % chez les femmes.

Les agriculteurs français ont un risque de décéder par suicide trois fois plus élevé que les cadres. Les secteurs des bovins à lait et bovins à viande sont surreprésentés. Les hommes entre 45 et 64 ans sont les plus exposés. L'enquête de l'INVS sur l'agriculture se poursuit.

(Textes établis par Marie Solage Dubès à partir des entretiens avec Yohan Funcken)