Jacqueline Marcel

Auberive

Médecin

Photographe

Cette image montre une femme.
De face et de profil.
Immobile et en mouvement.
Présente et absente.
Avant les larmes. Après les larmes. Entre les larmes.
Cette image montre une mère, une Alma Mater, nourricière, disponible, sans intentions autres que celle de la présence absolue et du mystère des pensées en cours de déploiement mais sans destinataires précis.
Son regard, droit, est dirigé vers un extérieur qui indique le temps, la durée et l'espace du monde.
Son buste et sa poitrine sont dirigés vers nous et indiquent l'éternité fragile des greniers à grains, l'espérance de l'opulence, l'évidence de la sécurité, la permanence du soin.`

Comme par magie, l'échancrure du pull magnifie le triangle matriciel de toute les origines, sans qu'il soit besoin d'en dire davantage pour dire la totalité.

Le "doux gouvernement de la mère", selon Jacques Dalarun, à propos de François -d'Assisse- et Claire qu'il définit magnifiquement ainsi : "gouverner sans dominer, diriger sans écraser,  accepter la charge en refusant ce qui est plus que tout haïssable, le pouvoir".
Pour qu'une image parvienne ainsi à ce degré de simplicité et d'évidence il faut autre chose que de la chance et de la lumière.
Il faut le sentiment d'une conscience sans affectation et d'un espace commun, provisoirement sans danger, sans perspective et sans projet.
L'image témoigne avant tout de la possibilité qu'il y a parfois pour des êtres de danser ensemble dans un souffle et une gratuité partagés.

A cet instant l'image efface la répartition des rôles entre photographiant et photographié pour célébrer le secret de ce qui est plus grand, plus intéressant et plus mystérieux que nous.
Par là l'image n'appartient plus ni à l'un ni à l'autre mais à tous et accède par eux à l'éternité.

Pierre Bongiovanni

Je suis née Humaine, Enfant de la Terre, minuscule et splendide pépinière de vie gravitant au Soleil, battant au cœur de l'Univers. Poussière de bonne étoile, guidée par la lumière.

De l’Amour de deux Humains, espèce vivante, parmi tant d'autres, prédatrice, à l'intelligence diabolique et aux désirs chimériques. Capable du meilleur comme du pire.

De l'unisson de deux êtres, beaux, aimants et généreux, mes parents, nés de contrées différentes, de cultures différentes. Père enraciné en Haute Marne, mère déracinée d'Algérie. Deux pôles opposés qui se sont attirés et ont osé la fusion de leurs âmes et de leurs chairs. Une prolongation momentanée de leur amour à travers ma présence, et celle de mon frère, premier né.

J'ai grandi ainsi, entre deux humains, singuliers et semblables, le yin et le yang. Entre constance et incertitude, entre terre et feu, entre calme et orage, entre force et fragilité.

Jusqu'à ce jour... Où une sombre solitude s'invita en moi.

La Nature, ayant un suprême pouvoir sur les Humains, puisqu'elle les a enfantés, celui de vie ou de mort, décida brusquement de reprendre mon père, tôt dans ma vie toute neuve, sous mes yeux sidérés et impuissants.

Je suis survivante.

J'ai grandi ainsi, entre Paris et Auberive. Entre gris du bitume et vert des herbes folles, entre barres arides et forêts opulentes, entre caniveaux ruisselants et méandres de l'Aube, entre étroitesse des murs et espace infini, entre odeurs de la ville et parfums de l'humus. Deux univers parallèles, à leur manière si poétiques. Entre rêve et réalité.

J'éprouve en ce pays d'Auberive comme un intense sentiment de vie, de liberté, de plénitude et de confiance à nul autre pareil. De joie simple, par ma communion à la Nature.

Arbres de vie, fécondes vallées , frais ruisseaux, brumes matinales, orchidées colorées, mélodie des pinsons ré-enchantent ma vie telle une poésie, toujours recommencée.

Je suis la Nature, le jour et la nuit, le silence et le bruit, le ciel et la terre, le soleil et la pluie, la couleur et le noir, je suis la vie.

J'ai reçu en héritage un amour inconditionnel, et grâce à cet amour, suis devenue femme puis mère, capable de transmettre à mon tour cette force de vie, de survie et d'amour.

Animée par les forces du beau et du bien, je suis venue au monde pour accomplir ma destinée avant de disparaître: prendre soin de mes frères et du vivant. Soulager les douleurs, accompagner la vie, dans le respect et la douceur, apprivoiser la mort.

La Terre est ma Mère, certains l'ont maintenant oublié, égoïstes pécheurs, prêts à hypothéquer l'avenir de leurs propres enfants.

Le monde qui m’a vue naître est en perdition, la Nature en grand danger et mon espèce à présent menacée d’extinction.

Ma colère est grande contre les forces du Mal, s'acharnant à détruire la vie. Contre la vanité et l'illusoire suprématie de quelques hommes. Contre leur rêve d'immortalité et de toute puissance. Contre leur avide soif de pouvoir et d'argent. La Nature est notre seule richesse.

Puisant mes forces de vie dans l'amour des miens, les bienfaits de la musique et la contemplation de la beauté du monde, mes yeux fertiles figent en lumière l'évanescence de la vie, du temps qui inexorablement s'évanouit, témoignant de la fragile et forte grâce de la

Nature, de la condition Humaine, mais aussi de sa tragédie qui se joue devant moi, sa

finitude.

Naissance et mort sont la vie.

Je suis humaine, et mortelle, comme tous les miens...La Nature, elle, survivra...

Jacqueline Marcel