Judith Baudinet
Châtillon

artiste multimédia

ON A L’ART POUR NE PAS MOURIR DE LA VERITE

Nietzsche.

 

         Commençons par le début. Je suis née l’année de la toute première crise pétrolière mondiale et l’année de l’avènement de l’IVG en France. Mon nom est Judith. Figure biblique de la meurtrière libératrice. Mais c’est aussi, saint patron des causes perdues et de l’espoir indéfectible. Je suis Jeanne. Je suis Juliette. Je vais me livrer sans réserve à une passion sans espoir. Serais-je destinée à entendre des voix, à prendre les armes, à dessiner un territoire, puis à mourir sur le bûcher ? Non. Je préfère être Phénix ou Salamandre.

Je fais mes photos comme je réalise mes films, tout comme je fais de la musique ou de la mise en scène. Il m’arrive aussi d’écrire, comme on crache. Trop crû, trop violent. Tant pis. Je continue. Le temps passe. Je continue et je me coltine ce réel qui contredit les idées et les rêves. Se souvenir de mes vies parallèles. Dans une logorrhée sismique, qui à la fois expectore et avale tout. Le temps, l’espace. Je ne me souviens ni de quand, ni de quoi. Mais je sens que quelque chose me frôle, encore.

 

         C’est bien au-delà des enjeux et des évènements personnels que j’organise des compositions visuelles et spatiales liées au rythme et au son de nos respirations. Voici les archives, les gestes et les images, récupérées, réexposées, remises en situation critique.

Aujourd’hui c’est à travers la mise en scène d’objets et d’images, que j’interroge la visibilité et la lisibilité de l’art dans son écho à l’actualité. C’est-à-dire son écho au phénomène de destruction de la culture, comme au geste de sa défense ou de sa restauration.

En choisissant pour thème et fil conducteur le feu, la brûlure, celle de la destruction comme celle du désir, j’exprime les conditions de la sauvegarde et de la transmission à la croisée de la grande Histoire et de l’histoire individuelle, qui dit ensemble la force collective et notre extrême fragilité. Mes gestes veulent ouvrir un débat sur la construction comme sur la restauration de l’héritage détruit. Je le fais à l’instar de l’archéologue qui collecte et analyse les traces matérielles laissées par les civilisations disparues pour éclairer le temps présent.

 

         Les vestiges archéologiques peuvent avoir pour les descendants des groupes qui les ont produits, un intérêt mémoriel, pour les collectionneurs une forte charge esthétique et une valeur matérielle, mais pour la communauté une valeur politique. La question des archives et des données collectées se combine avec la multiplicité des interprétations. Est-ce si loin des enjeux de la production artistique contemporaine ? J’interroge aussi la notion de fétichisation des artefacts à travers la valeur que nous leur accordons ? Je souhaite questionner leur provenance comme leur destination, leur artificialité comme leur authenticité. 

 

         Ces paysages extraits du charbon - images ou objets -, contiennent quelque chose d'un récit universel. Ils sont comme une figure du monde contemporain, la mémoire de son amnésie, de son chaos. Une représentation des fantômes qui l'habitent, avec la présence de livres qui ne s'ouvrent plus et d’escaliers qui ne mènent nulle part. La part visible de la disparition : l’Infiltration homogène pour piano à queue (Beuys), les sables bitumeux de l’Alberta, les bouddhas de Bâmiyân. Ils sont l'écho du désastre immédiat.

Mais loin d’une démarche nécrophile et funèbre, loin de souhaiter exposer un trésor de guerre, je veux à partir de ces cendres voir le Phénix reprendre son vol.

La force du geste artistique est résurrectionnelle : ce que j’expose est une démarche de vivante, un mouvement de fécondité, contre l’amnésie et contre la mort.

 

         Voici le récit présent d’une sorte de mémoire archaïque : celle qui touche à la présence du feu comme double signe de vie et de mort. Chaleur du vivant retrouvée dans la combustion des morts. Le lieu d’apparitions et de disparitions, entre lumière, obscurité et cendres. Il s’agit ainsi du soleil et de la floraison printanière de la vie à laquelle tout cela fait place. Inscrivant mon travail comme celui de la résistance de la vie, de la réinscription d’une mémoire face à tout ce qui disparaît.

La légende du Phénix prend corps dans l’espace constitué d’une cinquantaine de pièces (photographies et installations réunies).

« Aller au charbon ! ». L’expression dit tant de choses à la fois : aller au travail, s’engouffrer dans les ténèbres, extraire un minerai qui réchauffe, le transformer en diamant.

 

Judith Baudinet , mai 2016



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