Catherine Redelsperger
Paris

écrivaine

Dans ce texte Catherine Redelsperger explore et explicite le travail photographique de Pierre Bongiovanni, auteur de l'ensemble des portraits réalisés avec les habitants.

À une époque où chacun de nous, avec son téléphone peut prendre des photos réussies, belles, étonnantes qu’est-ce qui fait différence entre notre regard et celui d’un photographe?

 

Pierre Bongiovanni a réalisé chacun des portraits de la revue « Les yeux ouverts ».  Des portraits d’habitants du territoire haut-marnais. Des portraits au plus près. Sans en rajouter. Sans en ôter. Sans sublimer. Sans méprise. Sans pour autant afficher une neutralité, qui pourrait vider le « portraitisé » de lui-même. Des portraits qui rendent compte d’une expression confiante de soi. Sans excès. Sans fausse modestie.

Des gens, des voisins, des parents, des proches, des collègues rendus visibles.

 

Les photos sont accompagnées de textes traduisant l’essentiel des interviews. Chacun y apparaissant dans sa spécificité et dans son expansion d’être vivant dans un monde complexe et difficile.

 

Des français dont on ne parle guère. Les généralisations des journalistes et des hommes politiques cultivent le récit d’une nation dépressive et râleuse. Il est étonnant de voir, malgré les raisons légitimes de frustration, des visages témoignant d’un monde qui n’a pas disparu. Des personnes, qui dans « Les yeux ouverts », ne peuvent pas et ne doivent pas être ignorées. Vraiment chacun est irremplaçable.

 

En mai, est sorti en France un film du photographe Raymond Depardon : « Les habitants ». Depardon est parti sillonner villages et petites villes françaises avec une caravane. A l’intérieur de la caravane, aménagée comme une cuisine avec une fenêtre, est filmée la scène d’une conversation entre deux personnes. Raymond Depardon les a interpellées sur la place publique. Il les invite à prolonger la conversation devant sa caméra. Après montage (ce qui signifie avoir fait des choix parmi des images et donc avoir une intention) il reste 84 minutes de film dont des intermèdes où l’on voit  la caravane roulant vers sa nouvelle destination.

De ces images, il reste une vision de français repliés sur une conversation intime. Une vie triste, souvent traduisant des violences faites aux femmes, des histoires de repli sur soi, sur la famille. Quasiment aucune discussion politique. Les questions économiques affleurent.


Certes, il est toujours intéressant d’écouter la parole d’autrui. La question qui se pose est à quoi joue « Les habitants », comme à quoi joue « Les yeux ouverts ».

Quel en est le projet ?

 

La comparaison est révélatrice. « Les habitants » dit aux hommes politiques « Vous avez bien raison de continuer comme cela, il n’y a rien à en tirer ». « Les yeux ouverts » est plus en famille avec l’esprit du documentaire « Demain » qui expose des initiatives qui montrent que nous pouvons nous alimenter, nous chauffer, éduquer autrement. Des initiatives prises localement, par des individus, ou des groupes  qui ont osé. « Les yeux ouverts » donne à voir des habitants d’un territoire qui ne sont pas que des électeurs ou des spectateurs méprisables, mais bien au contraire des gens ordinaires, en devenir. Ils sont là sur le même territoire et sont regroupés momentanément dans la revue, en juxtaposition de portraits qui pourrait faire communauté, si chacun les yeux ouverts osaient entrer dans un dialogue qui aurait encore été improbable hier.

 

La démarche de fabrication de la revue est celle de la rencontre. Et pour le photographe Pierre Bongiovanni, l’expérience « des yeux ouverts » est inédite.

 

Il est aussi le portraitiste de la revue Opossum. Le protocole et les effets sont nettement différents. Pour la revue Opossum, il y prolonge une recherche qui a été concrétisée par une exposition à la Maison Laurentine en 2014 avec « Figures » « Voisins »et « Légendes ». Le protocole était le suivant : le photographié choisissait le lieu, sa tenue vestimentaire, et le photographe intimidé par sa responsabilité et par autrui demandait à son interlocuteur d’être face à lui, de n’avoir aucune expression et « de rester avec lui » (que chacun interprète à sa manière). Le résultat sont des portraits à plat, comme si la personne n’avait aucun relief. Des portraits desquels se dégage une certaine dureté et surtout un mystère.

 

Les photos de « yeux ouverts » sont d’une autre nature. Comme si l’on pouvait tourner autour de la personne. Comme si leur volume était à portée de main. L’expression des visages est subtilement différente pour chacun, sourires esquissés, yeux rieurs, disant « ah moi on ne me l’a fait pas », dégageant de la bienveillance.

 

Les photos disant la simplicité de ce qui est là. Ne cherchant pas à dire parce que moi photographe je vous tire le portrait je vous révèle à votre splendeur.

 

Qu’est-ce qui a changé ?

 

Paradoxalement (car on pourrait s’attendre à ce que le photographié soit lui « dans ses petits souliers ») le photographe est peut-être moins intimidé aujourd’hui par ce défi immense de rendre au monde la représentation d’un être vivant avec lequel il est en conversation. Il s’est allégé. Il a accès à une douceur nouvelle qui se traduit dans les attitudes des photographiés qu’il a mis à l’aise. La circularité de tensions, apaisements, de jeu défensif-agressif entre un photographe et modèle se voit à l’image. Les photos de « Yeux Ouverts » marquent une étape d’une circularité autre d’énergie, d’interactions entre deux protagonistes dont l’un s’offre à l’autre et dont l’autre sait le don et la responsabilité qu’il endosse.

 

Les yeux ouverts sont une invitation à la rencontre des inconnus/connus du territoire et pour chacun d’imaginer qu’autrui a en lui une richesse inédite. Et que de cette conversation peut naître l’impensable, des solidarités nouvelles défiant les habitudes.